How to Create Beautiful Pictures From One Photograph
Jean-Kenta Gauthier Odéon
5 rue de l'Ancienne-Comédie 75006 Paris
Vernissage: mercredi 14 octobre, 18h-20h
Save the date: jeudi 10 décembre, conversation publique avec Clément Cheroux et Jean-Kenta Gauthier
« Mais tout enfle quand l’œil plus curieux s’approche
Suffisamment pour qu’un cil par moments s’accroche. »
(Raymond Roussel, La Vue, vers 13-14, 1904)
« Quand on est dans la rue et que l’on prend des instantanés, vérifier tous les recoins de l’image à travers le viseur est impensable […], c’est justement ce qui rend les photographies spontanées si fascinantes », écrit Daido Moriyama (né à Ikeda, dans la préfecture d’Osaka, en 1938) dans le texte qui accompagne les photographies de « Comment créer de belles images – 4 : À partir d’une photographie ». Le 10 décembre 1986, par une journée ensoleillée, il photographie ainsi, depuis un point d’observation en hauteur, les passants sur un escalier près de la gare de Shinjuku, à Tokyo. Le soir même, il tire l’image au format 14 × 17 pouces puis saisit son appareil pour en photographier neuf détails, créant ainsi un ensemble résolument conceptuel de dix photographies publié, accompagné du texte cité ci-dessus, dans le numéro de mars 1987 de la revue de photographie japonaise Shashin Jidai. « Comment créer de belles images – 4 : À partir d’une photographie » (1986) est exposé ici pour la première fois. L’ensemble de dix tirages — l’image matrice et ses neuf détails — est présenté sur un papier peint offrant un agrandissement de la matrice et invitant à la scruter plus encore.
La collaboration entre Daido Moriyama et Shashin Jidai dure de 1981 à 1988. Il y publie six grands projets dont « Comment créer une belle image », paru en quinze chapitres de décembre 1986 à février 1988. Avec son titre intentionnellement ironique, « Comment créer une belle image » constitue comme un « tutoriel » de fabrication de la « belle photographie ». Certains chapitres sont devenues emblématiques, à l’instar de la leçon n° 6, « Les collants à Shimotakaido », parue en mai 1987, avec ses gros plans sur des jambes recouvertes de résilles également accompagnés d’un texte. Après avoir radicalement remis en cause, au début des années 1970, les canons de la « bonne » photographie, Daido Moriyama entreprend dans ses parutions magazine de redéfinir pas à pas des principes fondamentaux de la photographie. « Les réflexions ontologiques de Moriyama ont souvent pris la forme de déambulations dans les rues des villes où il résidait. Dans les années 1980, il entame une série de pérégrinations pour la revue Shashin Jidai qui sont autant de questions posées à la photographie elle-même. […] Elles interrogent encore le caractère non discriminant de l’enregistrement photographique, permettant qu’un seul et même cadrage puisse contenir de multiples scènes différentes », écrit Clément Chéroux en préambule de Daido Moriyama: Lettres d’amour à la photographie (Paris, Éditions Delpire et Fondation Henri Cartier-Bresson, 2026).
Que racontent les neuf images de détails ? En recadrant la vue sur un groupe restreint d’individus, on se demande si ces passants sont si étrangers l’un à l’autre, ou si la posture d’un homme et d’une femme isolés dans le champ en fait un couple. On se demande pourquoi les deux hommes aux lunettes noires traversent hors des clous et on se prend à imaginer leurs caractères, comme le fait Raymond Roussel au sujet d’individus qui peuplent la photographie d’une foule sur la plage qu’il s’efforce héroïquement de décrire en 2 056 vers dans son poème La Vue (1904). On se demande si l’auteur s’adresse à nous en nous montrant un premier panneau indiquant une limite de vitesse à 20 km/h, puis un second précisant « à partir d’ici », comme une invitation à ralentir. Les images d’images sont une constante dans l’œuvre de Daido Moriyama qui, depuis ses débuts en photographie au milieu des années 1960, a multiplié les reproductions d’affiches dans la rue, dans des devantures de magasin, ou encore les reflets dans les vitrines. La photographie est un art de l’attention et, ici, Daido Moriyama cherche dans sa rue photographiée comme il chercherait dans la rue. Ainsi il n’est pas étonnant que certains détails ressemblent à s’y méprendre à des images qu’il a réalisées à de nombreuses reprises dans la rue. Une vue penchée d’une affiche et d’un compteur électrique, l’ombre d’une femme projetée sur un mur, ou encore un gros plan sur les jambes de cette dernière : ces images auraient pu être faites directement dans la rue et le grain prononcé ne constitue pas un indice véritable puisque les images de Daido Moriyama sont souvent granuleuses.
Dans le texte qui accompagne « Comment créer de belles images – 4 : À partir d’une photographie », Daido Moriyama émet une hypothèse: « Si, par exemple, on poursuivait la duplication du détail de la photographie utilisée ici, et si l’on multipliait la reproduction de ce morceau d’image encore et encore, à l’infini, on obtiendrait sans doute comme une particule de photographie. » Dans le film Blow-Up (1966), adaptation d’une nouvelle de Julio Cortázar, Michelangelo Antonioni met en scène un photographe qui découvre dans ses images spontanées un détail qui le met sur la piste d’un crime. Durant la nuit, son atelier est cambriolé et les voleurs emportent toutes les preuves à l’exception d'un seul tirage, agrandissement d’un détail qui pour l’œil inattentif, ne semble qu’une photographie abstraite pleine de grain. Dans son texte, Daido Moriyama s’arrête là où commence l’intrigue de Blow-Up: l’interprétation de ces particules photographiques. Il poursuit: « Et si l’on poussait ce raisonnement à l’extrême, peut-être arriverait-on au-delà de ce corpuscule photographique et la photographie finirait-elle par aller « de l’autre côté » de l’image. ». Dans De l'autre côté du miroir (1871), la suite des Aventures d'Alice au pays des merveilles (1865), Alice s’endort sur un fauteuil et rêve son passage de l’autre côté du miroir du salon pour y découvrir un monde merveilleux où il faut courir très vite pour rester sur place. « Comment créer de belles images – 4 : À partir d’une photographie » nous rappelle que photographier, c’est regarder, et que l’on peut merveilleusement voyager, peut-être à l’infini, dans une image fixe.
(Jean-Kenta Gauthier, octobre 2026)
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Daido Moriyama est né en 1938 à Ikeda, dans la préfecture d’Osaka, et vit à Tokyo. Ses photographies, ses écrits et ses publications sont salués dans le monde entier. Cette exposition est organisée en collaboration avec la Daido Moriyama Photo Foundation et s’inscrit dans le cadre du Bicentenaire de la photographie.
Historien de la photographie et commissaire d’exposition, Clément Chéroux est directeur de la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris, où il a récemment été commissaire de l’exposition Daido Moriyama: Lettres d’amour à la photographie.
Les images et le texte de « Comment créer de belles images – 4 : À partir d’une photographie », publiés pour la première fois en mars 1987 dans le magazine japonais Shashin Jidai, sont reproduits dans Daido Moriyama: Lettres d’amour à la photographie, coédité par les Éditions Delpire et la Fondation Henri Cartier-Bresson à l’occasion de l’exposition éponyme, avec des textes introductifs de Clément Chéroux et Jean-Kenta Gauthier.