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Double Six

Jean-Kenta Gauthier | Odéon

12 février - 9 avril

Jean-Kenta Gauthier Odéon
5, rue de l'Ancienne-Comédie 75006 Paris

Vernissage: samedi 12 février, 11h - 19h
Horaires: mercredi - samedi, 14h - 19h

« Par un jour d'été 2014 typiquement couvert, j'ai parcouru Internet à la recherche de quelque chose de significatif et suis tombé sur des JPEG haute résolution de Throwing Three Balls in the Air to Get a Straight Line (Best of Thirty-Six Attempts) de John Baldessari. L'influence de Baldessari sur mon propre travail était telle que l'envie de réaligner ses boules était irrésistible. C'est donc ce que j'ai fait, alors que de lourds nuages gris remplissaient le ciel devant mon studio de Manchester. »

(Mishka Henner)


Présentée du 12 février au 2 avril 2022 (prolongation jusqu'au 9 avril 2022) à la galerie Jean-Kenta Gauthier / Odéon, l'exposition Mishka Henner, Double Six (feat. Duncan Wooldridge) est l'occasion de rendre hommage à l'artiste conceptuel californien John Baldessari (1931-2020) et d'interroger avec humour comment la photographie et le monde peuvent s'en remettre au hasard.

Rearranging Baldessari's Balls in a Straight Line (First Attempt) (2014-2021) consiste en une série de 12 photographies dans lesquelles trois boules apparaissent à chaque fois parfaitement alignées dans les airs. Avec cet ensemble, Mishka Henner (né en 1976, vit à Manchester) s'approprie Throwing Three Balls in the Air to Get a Straight Line (Best of Thirty-Six Attempts) (1973) de John Baldessari. Si ce dernier avait lancé dans les airs trois boules dans l'espoir que l'appareil photo les capture alignées dans le ciel, puis avait retenu les douze meilleures tentatives sur sa pellicule de trente-dix poses, Mishka Henner a en 2014 consacré quelques minutes à réarranger sur une ligne droite toutes les boules présentes sur les photographies de l'artiste californien. À l'aide de scans haute résolution et d'un logiciel de retouche numérique, il exauce, du premier coup, le vœu de Baldessari. Mais en lui rendant ce service, il détruit simultanément l'idée fondamentale contenue dans l'œuvre: Baldessari affirmera plus tard que la différence entre l'alignement projeté dans son esprit et le résultat final constituait une métaphore de l'écart frustrant chez tout artiste entre la conception d'une œuvre et sa réalisation, et plus généralement, du hasard dans la création. À l'inverse, le geste de Mishka Henner suggère que la technologie offre l'illusion d'un monde parfait dans lequel les boules de Baldessari sont toutes parfaitement alignées et où aucune erreur n'est possible. Toute idée de hasard chère à Baldessari, qui faisait lui-même référence aux 3 stoppages-étalon (1913-1914) ou « étalons du hasard » de Marcel Duchamp, se trouve ainsi réduite à néant à cause de Mishka Henner.

Calming The Storm (La Tempête apaisée) (2016) consiste en un film d'une minute durant lequel six navires, pris dans des flots périlleux, évitent le naufrage grâce à un montage vidéo qui réduit la houle et stabilise les embarcations. Le titre renvoie à la parabole biblique dite du miracle de la tempête apaisée, lorsque Jésus-Christ sauve l'humanité prise dans les flots tumultueux de son existence et lui apprend à avoir la foi. En 1970, John Baldessari écrit: « Make up art fables. Be a good teacher like Jesus. » [Inventez des fables artistiques. Soyez un bon professeur comme Jésus.]. Avec Calming The Storm, Mishka Henner croit en son destin et réalise un montage vidéo salutaire pour ces pauvres navires que nous sommes: ici la technologie permet la survie, à l'inverse de la série Rearranging Baldessari's Balls In a Straight Line (First Attempt) dans laquelle la technologie semblait couper court à toute perspective.

Quand bien même un artiste se prendrait pour Dieu, son immortalité serait mieux assurée par un ouvrage que lui consacrerait Hans-Ulrich Obrist. En 2014, durant le vernissage d'une exposition au Victoria & Albert Museum de Londres à laquelle Mishka Henner participait, un ami se ruait sur lui pour l?avertir qu'il avait aperçu le critique discutant de son œuvre avec un commissaire de l'exposition. Les seuls mots qu'il avait entendus étaient: « Mishka qui? ». Mishka who? (2016), laque sur bois, reprend le format et la typographie de la collection « documents » publiée par JRP|Ringier et les Presses du réel dans laquelle Hans Ulrich Obrist a dédié un volume à l'histoire du commissariat d'exposition. Cette œuvre de Mishka Henner, aussi petite dans sa taille que grande par son auto-dérision, est à l'image du monde auto-référentiel de l'art contemporain avec lequel l'artiste joue depuis de nombreuses années, à commencer par un cycle d'œuvres d'appropriation de canons récents de l?histoire de l'art: Robert Frank, Robert Rauschenberg et Willem de Kooning à travers Less Américains (2012), Gerhard Richter et Ed Ruscha dans Richtered (2012), Ellsworth Kelly dans Sight Seeing (2021), et ainsi John Baldessari dans le portfolio. Avec Mishka who?, Henner dépasse l'hommage à un artiste pour s'insérer lui-même avec ironie dans une histoire de l?art qui, parfois, consacre une place à l'insignifiant et au non-évènement.

Photo Dice (Zen for Photography) (2020) de l'artiste et commissaire Duncan Wooldridge (né en 1981 au Royaume-Uni, vit et travaille à Londres), invité de Mishka Henner, interroge notre relation au hasard et au contrôle dans la photographie. Ces « dés photographiques » permettent de délester le participant de toutes les décisions afférentes aux paramètres techniques de sa prise de vue: vitesse d'obturation, ouverture de diaphragme, orientation, profondeur de champ et exposition. L'œuvre conclut l'exposition: ces dés réintègrent la possibilité du jeu et du hasard que Mishka Henner avait annulée dans Rearranging Baldessari's Balls In a Straight Line (First Attempt), et le visiteur aura plaisir à associer sa main divine à l?omnipotence du sauveur dans Calming The Storm.

À l'occasion de Mishka Henner, Double six, exposition tant contemplative qu'interactive, paraît Mishka Who?, livre d'artiste silencieux composé de 256 pages vides, en contraste avec un monde inondé de technologie où le commentaire et l'anecdote sont élevés au rang d'évènements.


(Jean-Kenta Gauthier, janvier 2022)

Liste des oeuvres