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Futur antérieur

Jean-Kenta Gauthier | Odéon

29 octobre 2022 - 4 février 2023

Jean-Kenta Gauthier Odéon
5, rue de l'Ancienne-Comédie 75006 Paris

Vernissage: samedi 29 octobre, 17h - 20h
Horaires:
mercredi - samedi, 14h - 19h

L’exposition Futur antérieur présente un ensemble de travaux récents issus des recherches et réflexions engagées par Hanako Murakami (née à Tokyo en 1984, vit et travaille à Paris) sur les conditions d’avènement et d’existence de la photographie. Entreprise d’archéologie du médium, ce vaste projet invite chacun à interroger tout à la fois ce qu’est et ce qu’aurait pu être la photographie, et partant, à questionner notre désir de voir et revoir le monde.


« Au début d'une nouvelle saison, je me suis tenue dans le jardin de Niépce, là où, un jour d'été, il y a 200 ans, est né quelque chose qui ne s'appelait pas encore photographie, et j'ai voulu rassembler ce qui n'entrait pas dans son image rectangulaire. » Si Le Gras, à Saint-Loup de Varennes en Bourgogne, est la maison dans laquelle l’inventeur Nicéphore Niépce (1765-1833) a réalisé, le 26 juin 1827, le Point de vue du Gras, la plus ancienne photographie existante connue à ce jour, Hanako Murakami nous rappelle que le contexte de la naissance de la photographie tient déjà dans la nature qui entourait la maison de son inventeur. Première œuvre visible depuis l’extérieur de la galerie, Le Jardin de Niépce (2022) consiste en un voilage sur lequel est imprimé une photographie des arbres qui entourent Le Gras. Œuvre à placer devant une fenêtre, de sorte que chaque fenêtre constitue alors une métaphore du point de vue de la première photographie, l’image des rayons de soleil invite la lumière du monde à pénétrer dans l’exposition.

Si les multiples développements de la photographie - invention officiellement nommée ainsi en 1839 par Louis Arago - conduisent aujourd’hui nos sociétés à être inondées d’images, c’est qu’il en va de notre volonté de savoir et du désir de voir. Métaphore possible d’un monde qui, à force de vouloir voir, finit même par surveiller, le grand néon rouge aux lettres manuscrites tire son origine dans une citation. Le 3 février 1828,  l’artiste et entrepreneur Louis Daguerre dans une lettre fait part à Nicéphore Niépce de ses dernières découvertes et reconnaît à ce dernier que ses découvertes semblent bien plus prometteuses; puis il conclut son envoi par ces mots: « Je ne puis vous dissimuler que je brûle du désir de voir vos essais d’après nature. » Avec Louis Daguerre à Nicéphore Niépce, 3 février 1828 (2022), Hanako Murakami enflamme les mots de Daguerre tout en offrant à ces derniers une autonomie qui semble à la fois rappeler les raisons de ce qui lors ne s’appelle pas encore photographie, le désir ardent de pouvoir voir - et revoir - le monde, et indiquer ce qui, deux siècles plus tard, semble toujours obséder notre société.

En 1829, Nicéphore Niépce écrit à la main un petit traité intitulé Notice sur l’héliographie. Si Hanako Murakami avait rappelé dans son œuvre Nomenclature (2019) que dans les années 1820-1830, vingt-sept mots ou groupes de mots étaient des candidats potentiels pour désigner ce qui plus tard sera nommé photographie, Nicéphore Niépce avait concentré l’essentiel de ses efforts à la réalisation de l’héliographie ou « écriture du soleil », premier procédé photographique, technique de fixation d’une image sur un support. Le traité tient en douze pages reliées dans une couverture marbrée. La pile d’impression Invention (d’après Nicéphore Niépce, Notice sur l’héliographie, 1829) (2016/2022), recréée à l’occasion de l’exposition, fait référence à ce manuscrit. En reproduisant sur les deux faces du papier une image de la couverture et la quatrième de couverture de ce cahier, Hanako Murakami fait tenir dans l’épaisseur d’un papier le traité d’invention du premier procédé photographique, rappelant par son effacement que l’histoire de la photographie est pleine d’absences, à l’instar des 132 autres expériences de Niépce dont ne subsistent que peu de preuves tangibles si ce n’est un ensemble de notes - sujet de l’œuvre The Boxes (2019) présentée entre autres à la galerie il y a un an dans l’exposition collective Niépce: L’Origine du monde et qui aujourd’hui fait partie des collections du Musée Nicéphore Niépce a Chalon-sur-Saône. Les impressions, posées au sol de la galerie, sont offertes librement aux visiteurs, à l’instar de la photographie, invention acquise en 1839 par la France qui, selon les mots de Louis Arago dans son discours prononcé devant les Académies des Sciences et des Beaux-Arts, « s’est montrée fière de pouvoir en doter libéralement le monde entier. »

L’héliographie de Niépce, pour le développement de l’image, nécessitait la combinaison de deux ingrédients, l’huile de lavande et l’essence de térébenthine. En pénétrant dans la galerie, le visiteur aura noté que flotte le parfum fort que dégage Air de l’image (2022), œuvre olfactive recréée par Hanako Murakami en reproduisant le mélange de Niépce. Si ce dernier s’était longuement attelé à l’héliographie, tout son atelier et sa maison étaient embaumés de ce parfum de laboratoire d’origine naturelle. Le contexte des prémisses de la photographie, c’est aussi cette odeur qui, emplissant l’air du Gras, est comme le parfum de la victoire pour l’inventeur génial. Œuvre d’inspiration duchampienne, Air de l’image est un quasi ready-made à l’instar d’autres œuvres de l’exposition - et peut-être même de toute photographie.

Si Hanako Murakami peut développer cette vaste archéologie de la photographie, c’est qu’elle s’est attelée en s’appuyant sur les notes de Niépce à reproduire minutieusement chacune des expériences conduites par l’inventeur et qu’il nomma « héliographie », « physautotype », ou encore « paratauphyse ». Le Champ des possibles (2022) est ainsi un état des lieux et un laboratoire portatif. En rassemblant sous une vitrine une série de tentatives de reproduction du monde sur plaques de métal, sur papier, sur pierre, l’artiste réalise une sculpture qui présente les différentes formes qu’aurait pu prendre la photographie. Et de préciser: « En explorant les procédés anciens de la photographie, je découvre ce que la photographie aurait pu être, c’est-à-dire des scénarios possibles non exploités».


En envisageant les futurs qui n’ont pas eu lieu, Hanako Murakami mue la recherche en poésie. Étudiant les « prémisses du commencement », comme elle aime à dire, elle réalise une œuvre résolument actuelle qui interroge les conditions définies depuis deux siècles pour satisfaire notre désir de voir le monde. Similaire à une archéologie, l’entreprise de Hanako Murakami rapproche cette dernière du projet foucaldien. « C’est quelque chose de ce genre que devait avoir à l’esprit Michel Foucault, quand il écrivait que ses enquêtes historiques sur le passé n’étaient que l’ombre portée de son interrogation théorique du présent », écrit le philosophe Giorgio Agamben dans Qu’est-ce que le contemporain? (2007). L’œuvre de Hanako Murakami est à la fois résistance et conscience.


(Jean-Kenta Gauthier, octobre 2022)


 

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